jeudi 19 mai 2016

Le Brigaudiot nouveau, notes de lecture (15) : le problème de la "conscience phonologique"

Objectif 4. Commencer à réfléchir sur la langue et acquérir une « conscience phonologique »

2.4.A. Problématique

(…) (cet objectif) est le dernier de la partie sur l’oral dans le programme. Ce n’est pas le hasard : il s’inscrit dans les pratiques orales des enfants ET il est une condition pour les premières conquêtes de l’écrit. L’Objectif 4 est donc à considérer comme une « charnière » entre oral et écrit.

Il s’agit d’un objectif très particulier qui a pour objet de conduire les enfants, et même de les « obliger », à quitter, un moment, leur activité naturelle de langage. Car il n’y a pas de continuité entre les activités en langage et sur la langue. Il y a rupture. (…) Ainsi, les activités langagières et les activités sur la langue appartiennent à deux mondes.
Pour comprendre cette question centrale, source de très nombreux échecs scolaires, il faut admettre la non-continuité entre 2 niveaux d’analyse :
- le niveau des textes, produits de l’activité langagière d’un sujet. Ces textes sont porteurs de sens, que les auteurs ont construits en les prononçant/écrivant. (…) La totalité des énoncés s’appelle un texte.
- le niveau des unités plus petites, les syllabes et leurs composants les phonèmes. (…) Ces unités n’ont ni sens ni signification. (…) La syllabe est donc une unité linguistique utilisée très tôt mais de manière totalement non-consciente.
Or, dans l’objectif 4 du Programme, les enfants doivent « acquérir une conscience phonologique ». Je suis très réticente. (…)
En conclusion, cet objectif relève plus d’un « apprivoisement » aux composants d’une langue que d’une réflexion à son sujet.

(…) pourquoi ? (…)
Alors que les enfants savent parler, ils vont devoir comprendre que le français écrit utilise un système alphabétique fondé, en grande partie, sur un codage des phonèmes (…). Ils doivent avoir découvert le « principe alphabétique » c’est-à-dire avoir découvert que les lettres sont des signes à double statut : un recto qui est leur forme et leur nom, un verso qui est leur valeur sonore (phonème). Il faut absolument travailler le double statut simultanément. (…) Cette sensibilisation n’est pas un objectif en soi, ce n’est qu’un des moyens pour atteindre l’Objectif 8 : découvrir le principe alphabétique.

2.4.B. Progression d’enseignement

Formation Eléments de phonologie du français
               Et incidences dans la classe
Une syllabe (sonore) est un groupe sonore contenant une et une seule voyelle. Ne pas confondre avec les syllabes écrites. (…)
Vers 3 ans, les enfants savent frapper les syllabes d’un énoncé sans problème parce qu’e c’est une capacité précoce. C’est donc ce qui explique que nos élèves de 5-6 ans qui auront découvert le principe alphabétique commenceront souvent par encoder les syllabes facilement perçues.  Encoder veut dire coder une unité sonore en l’écoutant par auto-prononciation. (…) C’est tout ce qu’on veut pour la fin de la GS avec l’Objectif 8 du Programme.

2.4.C. Conseils aux maîtres

Ce qui est perturbant pour les maîtres est le fait d’avoir un objectif ne visant QUE l’écrit et qui ne peut être travaillé par les enfants QUE dans l’oral. Cela leur donne envie de faire travailler les enfants sur des supports papier, ce qui va noyer les enfants prioritaires. (…)

On peut donc commencer par ce qui est à éviter :
- ne pas demander aux enfants de trouver eux-mêmes, dans l’univers de la langue, des petites unités. Ex : trouvez des mots où on entend oua »
-  ne pas donner aux enfants de matériel écrit ou dessiné à manipuler.

PROGRESSION D’ENSEIGNEMENT

L’enseignant doit avoir ici l’obsession de ne pas perdre d’enfants.
Les principes de travail sont les suivants :
1. le maître survalorisera les essais spontanés des enfants.
2. il ne demandera pas aux enfants quelque chose dans l’univers des petites unités sonores car les enfants fragiles seraient perdus. Il va sélectionner des éléments de la langue (…), les décontextualiser devant eux (« dans Nono on entend 2 fois no, no-no ») leur demander d’écouter (c’est bien plus qu’entendre) puis d’en dire quelque chose
3. les moments de travail sur la langue doivent être des jeux. J’appelle jeux phoniques ces jeux portant sur les petites unités de langue (…)

> TPS
Aucune véritable activité sur la langue n’est possible. Les enfants auront cependant à répéter des comptines et des chansons

> PS
Toute l’année, le maître fait apprendre des comptines et des chansonnettes qui permettent d’entendre nettement les syllabes. Il choisit des textes avec des rimes ou des assonances. (…) Dans le cours de l’année, une fois que les enfants en savent beaucoup, le maître peut attirer leur attention sur la langue en donnant à entendre les textes sans mélodie (en parlant, sans chantonner) et avec des syllabes remplacées par un bruit. C’est le jeu « retrouver la comptine ». On leur dit à quoi ça servira : « vous commencez à écouter les bruits qu’on fait quand on parle, ça vous servira beaucoup pour apprendre à lire et à écrire. »

> MS
En début d ‘année, le maître reprend ces comptines bien connues des enfants et annonce qu’il va faire d’autres jeux.
Le « jeu des rimes » : « comme vous connaissez toutes les comptines de l’an dernier qu’on a redites, je vais vous demander plus difficile, il faut travailler avec ses oreilles pour trouver ce qu’on entend de pareil. (…) Il le dit lui-même, segmente des morceaux rimés, monte la voix sur la rime. Les enfants continuent sur d’autres exemples, toujours en réception, et il ne leur demande pas de fabriquer des rimes.
Ces jeux sont quotidiens, rassemblés sur des périodes, car les enfants mettent longtemps à comprendre ce qu’on leur demande. Une fois le jeu réussi par tous les enfants, une nouvelle série est présentée. Par exemple le « jeu des onomatopées ». Suites de syllabes non-ordinaires et répétées, elles sont facilement discriminées très tôt chez les tout petits. Pour faire trouver aux enfants qui ou ce qui fait ce bruit, il faut les dire sans intonation marquée, puis avec l’intonation une fois qu’ils ont trouvé : avec les cris d’animaux (…) Le but n’est pas que les enfants reconnaissent les onomatopées du premier coup mais qu’ils soient attentifs dans leur écoute.
Avec le jeu « retrouver l’enfant » on travaille sur les suites prénom+nom

> GS
A ce niveau, il faut s’habituer à faire ces jeux avec les enfants les moins performants, quitte à ne garder plus que les enfants prioritaires à certains moments. Car autrement c’est un moyen infaillible pour creuser les écarts.
Pour tous, l’important est ici d’attire l’attention des enfants sur ces « bouts de langue ». je ne suis pas favorable à des entraînements visant à la virtuosité.
Durant cette année, on va « descendre »au niveau des phonèmes, avec des précautions. (…) le « jeu des petits bruits de mon prénom » (…) Avec d’autres mots que le maître décontextualise lui-même, c’est aussi possible s’il les donne aux enfants en prenant soin de circonscrire un champ précis : …fruits et légumes.
On peut considérer que ce niveau d’expertise (parce que c’en est une) suffit pour aider à la découverte du principe alphabétique. On n’ira pas plus loin.

A tous les niveaux


Je suis persuadée que ce recul sur la langue est une habileté qui est renforcée dans les familles où règnent les plaisanteries. Je les conseille aux maîtres. C’est aussi une habitude (…) Ces irruptions, qui sont des ruptures dans le langage du maître, non seulement créent de la connivence avec les enfants, mais les rendent aussi extrêmement attentifs aux paroles magistrales.

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